Ce qu'on nomme de nos jours, d'un terme qui demanderait des précisions,
la lutte des classes, c'est de tous les conflits qui opposent des groupements
humains le mieux fondé, le plus sérieux, on pourrait peut-être dire le seul
sérieux ; mais seulement dans la mesure où n'interviennent pas là des entités
imaginaires qui empêchent toute action dirigée, font porter les efforts dans le
vide, et entraînent le danger de haines inexpiables, de folles destructions, de
tueries insensées. Ce qui est légitime, vital, essentiel, c'est la lutte éternelle de
ceux qui obéissent contre ceux qui commandent
, lorsque le mécanisme du
pouvoir social entraîne l'écrasement de la dignité humaine chez ceux d'en bas.
Cette lutte est éternelle parce que ceux qui commandent tendent toujours,
qu'ils le sachent ou non, à fouler aux pieds la dignité humaine au-dessous
d'eux
. La fonction de commandement, pour autant qu'elle s'exerce, ne peut
pas, sauf cas particuliers, respecter l'humanité dans la personne des agents
d'exécution.


Simone Weil, Ne recommençons pas la guerre de Troie (1937)


Simone Weil a à la fois raison et tort. Raison parce qu'effectivement, cette lutte traverse, de façon ouverte ou non, toute l'Histoire.
Mais elle a tort dans sa vision du "commandement", de l'élite.

Je crois qu'en cette année 1937, elle avait abandonné son communisme trotskyste douteux. Mais que proposait-elle ? Ce n'est pas clair.

Ce qui est évident par contre, c'est que la lutte des classes ne peut se regler par l'abolition des classes.
Non pas parce que la bourgeoisie serait toujours la plus forte, mais pour des raisons qui tiennent au bon sens.

En effet, ce qui caractérise l'élite, c'est (qu'elle l'accomplisse ou non) sa fonction. Pour qu'une égalité réelle des classes existe, il faudrait que ces fonctions elles-même disparaissent. Une entreprise ne peut fonctionner sans patron, qu'il soit conseillé, assisté ou non. Une société ne peut se passer d'artistes. Bref, une société ne peut faire qu'il n'existe des fonctions plus attrayantes que d'autres. Même si on égalisait les revenus, ce fait inébranlable ne disparaitrait pas.

Michel Houellebecq l'avait noté, je crois, dans l'un de ses écrits : le communisme a échoué parce qu'il n'a pas répondu à la question essentielle : qu'est-ce qui peut inciter l'Homme à accomplir un travail sans attrait ?

Cette question ne recoupe pas totalement la problématique de Weil, mais a quand même beaucoup à voir.

Une fois ces deux postulats admis (il y a des fonctions attrayantes et d'autres pas ; l'Homme n'aime pas faire un travail peu attrayant), on peut essayer de trouver une solution. Une solution qui doit donc considérer comme acquis, de par ces postulats, qu'il y aura toujours une élite. -En ce sens, l'atrocité du communisme vient de son inadéquation avec les lois sociales, je dirais même les lois biologiques ou structurelles, ou fondamentales, ou nommez-les comme vous voulez. Le communisme revient à vouloir faire pousser des plantes bleues, ça ne marche pas, ça ne marchera jamais, la mise en application du communisme ne peut qu'apporter catastrophes et frustration.
Et aussi perte de temps immense dans la quête du progrès.

Nous ne savons pas quelle est la solution, mais les postulats solides que nous venons de démontrer nous donnent quelques indices. Nous ne connaissons pas le mode d'emploi, mais nous connaissons le but : faire en sorte que l'élite use le moins possible de sa position pour opprimer le peuple.

Tout cela se résume, in fine, à de la simple mécanique.

L'Histoire nous a montré que, concernant l'élite politique suprême, à savoir le gouvernement, le système qui produit l'élite la plus bienfaisante par nature est la monarchie.

Mais pour les élites subalternes ? Le chef d'entreprise ? Le haut fonctionnaire ?

Il faudrait chercher du côté de la responsabilité. Je vous donne ici un exemple qui m'a été fourni lors d'une discussion nocture après un concert dans un bar d'un gauchisme poussé (public de punks à chiens -curieux d'ailleurs de noter que les concerts d'extrême-gauche, punk, rock ou folk, n'attirent que des blancs. Ce fait sociologique ne semble pas marquer nos valeureux gauchos, mais passons...).

Oui, donc, en discutant à la sortie du bar (puisque depuis la funeste, barbare et liberticide loi anti-tabac, on ne peut plus fumer ni dans les cafés ni dans les bars d'hôtel ni dans les boites de nuit, Xavier Bertrand, je te hais !) avec un sympathique Audois, ce dernier me raconte comment, sous l'ancien régime (datification assez vague, je le reconnais, mais je n'ai pas pensé à lui demander plus de précisions) on choisissait les surveillants de champs (ce n'est pas le mot exact, mais c'était la fonction : surveiller les cultures contre les maraudeurs, je suppose...).

Voici comment on procédait :

1-On mettait la charge aux enchères inversées. C'est à dire que c'était celui qui demandait le salaire (ou la taxe, peu importe) le moins élevé qui obtenait le poste.
2-Si son travail était bien fait, les paysans le rétribuaient.
3-Si au contraire, ça se passait mal, c'était au surveillant (décidément, ce mot me gêne, je suis sûr d'avoir entendu un nom de titre plus prestigieux pour cette fonction) de payer les dégâts.

Admirable système, que mon ami "occitant" (sic!) d'un soir trouvait très "démocratique". J'ai fait la moue lorsque j'ai entendu ça, ne voyant là dedans rien de démocratique (mot magique, mot passe-partout), mais y voyant beaucoup de bon sens, de la part de la société traditionnelle, populaire, noble, bref, ancien régime.

Admirable système qui fournissait des élites au prix le plus bas possible, qui responsabilisait ces élites (qui faute, paye!) et en prime les intéressait à la bonne marche, aux intérêts populaires.

Voilà un exemple réel montrant que le pessimisme de Simone Weil n'a pas lieu d'être, que des solutions mécaniques, tenant compte de la nature humaine (mais contrairement à certains cyniques, je ne trouve pas que ce soit un mal, car au lieu d'insister sur l'avidité humaine -argument traditionnel de ceux qui font la fine bouche devant l'utilisation pratique des failles humaines- moi je vois plutot dans l'exemple cité, s'il se multipliait, une source de progrès pour l'humanité, car de cette mécanique réaliste jailliraient de doux fruits, harmonie, tranquilité, prospérité, civilisation)
(une fois encore, je fais des parenthèses trop longues qui m'obligeront à faire preuve de style lourd en reprenant la phrase à son début...)
Voici, donc, un exemple montrant que le pessimisme weilien n'a pas lieu d'être, que des solutions mécaniques tenant compte de la nature humaine peuvent produire une multitude d'effets bénéfiques, là ou le communisme ne produit que des tares, puisque le communisme, ça revient à monter un meuble à l'aide d'une notice ikea traduite en franglais du coréen par un slovaque (je vous laisse imaginer la gueule du meuble ainsi monté -d'ailleurs il n'est pas montable, à moins d'enfoncer les clous à la masse, ce qui donne un travail de sagouin et un meuble laid plein d'échardes. Les pays de régime communiste correspondent bien à cette analogie, et la mentalité du communiste itou).

*
*
*