(Précisons tout d'abord que cet Alphonse Toussenel fut sans doute le premier social-royaliste de l'Histoire. Il avait compris la richesse politique de l'alliance roi-peuple face aux prévarications d'élites laissées libres de leurs mouvements)


Le sang et les sueurs de la nation anglaise, milords, car
c'est la misère de vos vassaux qui fait votre richesse;
c'est leur entassement dans les cités qui augmente le
prix de toutes les denrées alimentaires que vous seuls
produisez y milordls, et qui diminue par la concurrence
des bras le prix de tous les objets'de luxe que vous seuls
consommez, milords! C'est pour vous seuls, milords,
que l'enfant est attaché chaque jour, pendant seize
heures, au service d'une machine aux poumons de fer
qui ne se fatigue jamais; attaché seize heures!... un
enfant, une pauvre créature humaine pour qui sa
faiblesse devrait inspirer pitié! C'est pour vous, milords,
que le fouet du contre-maître est attentif à corriger
la paresse de cet enfant qui succombe au sommeil.
Les souffrances de ces malheureux sont si vives,
qu'elles attendrirent un jour le coeur de lord Ashley,
un homme pieux. Lord Ashley intercéda auprès de ses
collègues pour obtenir une loi qui réduisît de deux
heures le travail des enfants dans les manufactures.
C'était tout simplement demander à l'Angleterre qu'elle
signât son arrêt de mort. La motion de lord Ashley fut
rejetée sur un discours fort sensé de sir Robert Peel, le
premier ministre, qui démontra péremptoirement que
le moindre témoignage de pitié , que le moindre
adoucissement apporté aux souffrances de l'enfant,
mettrait infailliblement l'Angleterre à deux doigts de
sa perte. L'orateur disait vrai, la machine est le coeur
de l'Angleterre, et cette machine ne peut cesser de
battre un seul instant sans que l'asphyxie de 1 Etat ne
s'ensuive. Les destinées de la Grande-Bretagne n'ont
jamais tenu qu'à un fil.
Du reste, aucun orateur, dans ce débat, ne songea
à nier les tortures que subissait l'enfant dans les fabriques.
Ce n'était pas là l'important.
Les lords anglais, à l'exemple des patriciens de
Rome , ont supprimé dans ces derniers temps la petite
culture qui occupait trop de bras, et ils l'ont remplacée
par la grande culture , les prairies , les pâturages :
Pascua, pascua... Le marquis de Statford a chassé de
ses domaines vingt mille paysans qui y trouvaient à
vivre , et les a remplacés par des troupeaux de moutons
qui coûtent moins de frais de logement et qui rapr
portent plus. Ce système adopté d'enthousiasme, par
un grand nombre de lords et par MM. les économistes,
partisans du revenu net, a douloureusement augmenté
la misère des classes manufacturières, en rejetant dans
les villes des masses de travailleurs ruraux qui sont
venus offrir leur travail au rabais, en concurrence des
industriels. Mais la mesure a accru les revenus des
grands seigneurs terriens , en réduisant leurs dépenses.
C'était là l'essentiel. Qu'importe ensuite que le pavé
des villes soit foulé par quelques milliers de meurt
de faim de plus?
Des hommes religieux que ces lords!... et de zélés
propagateurs de la Bible, et qui croiraient offenser Dieu
de travailler le dimanche , et qui ne souffrent pas qu'on
maltraite les créatures du Seigneur, les chevaux, par
exemple. Il est vrai que les chevaux que la loi anglaise
déclare inviolables, appartiennent à l'aristocratie,
et que les enfants qui travaillent seize heures
par jour dans les manufactures ne sont pas de sang
noble. Il est défendu de frapper un cheval en Angleterre
, mais on y peut tuer un homme à coups de poing;
même les journaux annoncent à l'avance ces tueries.
Les mineurs du comté de Newcastle étaient las,
l'autre année, de travailler nuit et jour pour enrichir
leurs maîtres , des ingrats qui ne leur laissent pas
même de quoi vivre en retour de leurs peines; ils
eurent l'audace de demander, comme les ouvriers
de Lyon, à vivre en travaillant, c'est-à-dire qu'ils
exigèrent une augmentation de salaire. La prétention
était étrange , anarchique surtout. Le marquis
de Londonderry, révolté de tant d'impudence , fulmina
aussitôt un ukase paternel qui défendit à tous
les débitants de ses villes et de ses bourgs, de rien
vendre aux insurgés jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés
dans le devoir.
Ah! que Voltaire et Montesquieu savaient bien ce
qu'ils faisaient, quand ils allaient en Angleterre pour
voir des hommes libres M II n'y a que cette Grande-
Bretagne protestante pour produire des Hudson-Lowe
et des maîtres philanthropes qui interdisent à leurs
serfs le boire et le manger!
Et l'on espère que ces lords, si durs, si impitoyables
à ceux de leur nation, se relâcheront pour
les étrangers de leur infernal égoïsme. Folie ! déception
! Mais ouvrez donc les yeux à la lumière du jour,
et regardez :
L'Angleterre achetait du thé à la Chine chaque
année pour des sommes énormes. Le commerce de la
compagnie des Indes avait besoin d'un objet de retour
pour balancer cette dépense de numéraire. Elle trouva
ce précieux moyen d'échange dans l'opium. Mais l'opium
est un poison, et l'empereur de la Chine prohiba
à l'entrée de ses Etats la denrée vénéneuse. Jamais
certes prohibition ne fut plus légitime ni plus
sainte; mais l'éditde l'empereur portait un coup terrible
aux intérêts de la compagnie des Indes. L'Angleterre
a armé pour défendre les intérêts de ses
marchands; elle a réduit Tempereur, qui voulait
sauver ses peuples du poison, à opter entre ce poison
et la destruction de toutes ses villes. L'empereur a
otîert un tribut annuel de trente millions; mais ces
trente millions ne faisaient pas le compte de la compagnie
des Indes. Alors les villes du céleste empire
ont été incendiées, et l'opium a vaincu. Parmi toutes
les nations de l'Europe qui se disent chrétiennes, pas
une n'a protesté par la voix de ses souverains contre
cette effroyable abus du droit du plus fort; le chef
de la chrétienté lui-même a gardé le silence. Il y a
longtemps que le Dieu de l'Évangile n'a plus de vicaire
ici-bas! Le vicaire du Christ, c'est un vieillard
qui emprunte aux juifs , qui proteste contre les chemins
de fer et qui donne sa bénédiction aux bourreaux
de la Pologne catholique.


eng020
libertés anglaises


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