J'ai trouvé dans cette mine inépuisable que constitue le site de la bibliothèque nationale ce livre émouvant et visionnaire qu'est Plus d'Autriche : résultat du rétablissement des nationalités européennes. Bien sûr, l'ouvrage est daté (1849) et devait faire bien rire les contemporains de l'auteur, et pourtant, malgré certains points de détail, il avait vu juste pour l'avenir, et cette justesse provenait de sa grille de lecture stato-nationaliste. Il prévoyait même une Assemblée des Etats européens, une monnaie unique, etc.

 

Cela dit, s'il pouvait être visionnaire en 1849, c'est aussi que l'histoire lui montrait le chemin, comme je vais vous le montrer à travers les cartes qui vont suivre.

Un mot tout d'abord sur le choix des cartes : je me suis décidé à prendre pour chaque époque la même carte, c'est-à-dire avec les frontières de 2011. D'une part parce que je n'allais pas me fader à dessiner à la main les myriades d'états germaniques ou italiens, d'autre part pour rendre l'évolution plus lisible.

Quelle évolution ? Simple ! La diminution territoriale des espaces colonisés par les empires et l'augmentation parallèle des espaces stato-nationaux.

Passons maintenant à la légende des cartes :

  • en rouge : les Etat-nations, qui ne comprennent pas, ou très peu de minorités ethniques et sont, de facto ou de jure, indépendants (cf. le cas de la Roumanie Moldo-Valaque, qui fut fort tard divisée en deux états mais étaient tous deux des moignons d'Etat-nation que j'ai volontairement regroupé)
  • en bleu : les nations impériales (par exemple le Danemark dirigeant la Norvège, la Turquie dominant la Bulgarie ou l'Angleterre colonisant l'Irlande)
  • en bleu ciel : les nations ou territoires soumis au joug impérial.
  • en gris : les territoires encore morcelés en parcelles féodales
  • en brun : les Etats multinationaux mais où l'on ne peut pas parler d'impérialisme d'une nationalité sur les autres de jure.
  • en violet : les Etats dominant un empire mais ne formant pas eux-même une nation (exemple : l'Autriche, qui n'est qu'une fraction de la nation allemande)

(note :  vous pouvez agrandir chaque carte juste en cliquant dessus)

GEOPOLITIQUE_EUROPE_1600

1600 : Il n'y a que 2 "vrais" Etat-nations : la France et la république [néerlandaise] des Provinces-Unies. Ajoutons-y, pour être généraux, la principauté de Valachie (noyeau de la future nation roumaine, comme Paris fut le noyeau reconstructeur de la France), le duché de Prusse (noyeau de la nation allemande) et le duché de Courlande (noyeau de la nation lettone).
Ajoutons une république multinationale (la Suisse), qui existe toujours aujourd'hui, nous ne la réévoquerons donc pas.
Enfin, 7 empires : l'anglais, qui domine les nations celtes ; l'espagnol, qui domine le Portugal et le sud italien ; le turc, qui domine Arménie, Géorgie, Grèce, Russie du sud, Albanie, Croatie, Serbie, une partie de la Hongrie et de la Roumanie, et Bulgarie ; le russe, qui domine nombre de peuples asiatiques ; le danois, qui domine Norvège et Islande ; le suédois, qui domine Finlande et Estonie ; le polonais, qui domine Lituanie, Ukraine, Slovaquie et une partie de la Russie.
L'Allemagne, l'Italie et l'Irlande sont encore sous le morcellement féodal.

 

 

GEOPOLITIQUE_EUROPE_17001700 : la situation n'a guère bougé. Un seul nouveau nom à ajouter à la liste des Etat-nations : le Portugal. La Prusse (Brandebourg) et la France (nord-est) ont agrandit leur territoire.

Il ne reste plus que 6 empires (je vous passe les détails concernant les changements de frontières entre ces reptiles).


GEOPOLITIQUE_EUROPE_1800
1800 : la situation stagne toujours. Si l'Espagne est devenue nationale, en abandonnant ses colonies italiennes, de son côté la Prusse est devenue impériale en dévorant une partie de la Pologne. (Et quelques années plus tard, Napoléon Ier, sortant de la tradition politique française, mettra sur la France aussi la tâche de l'Empire).

 

GEOPOLITIQUE_EUROPE_1848
1848 : le premier printemps des peuples (et des Etat-nations) s'annonce. Déjà, la Serbie et la Grèce se sont libérés du despote turc. La Norvège est enfin indépendante. Il y a désormais 9 Etat-nations en Europe.
Toutefois, un second Etat multinational, franco-néerlandais, est venu s'ajouter à la liste : la Belgiqe.


GEOPOLITIQUE_EUROPE_1900
1900 : Il convient de distinguer les micro-empires (par exemple, la domination du Danemark sur l'Islande) des méga-empires (comme l'Autriche ou la Russie). Parmi ces méga-empires, le premier à s'écrouler est le turc. En un siècle, il a quasiment perdu tous ses territoires en Europe, ne parvenant à conserver qu'un bout de Serbie, un bout de Croatie, un bout de Bulgarie et l'Albanie.
La Bulgarie, justement, vient s'ajouter à la liste des Etat-nations, avec l'Italie, unifiée pour la première fois depuis des millénaires et le Monténégro


GEOPOLITIQUE_EUROPE_1919
1919 : malgré ses injustices et ses imperfections, le traité de Versailles se basait sur un principe juste, celui des nationalités. C'est justement parce que ce principe n'a pas été suivi à la lettre que les drames ont pu venir.
Bref, après le turc, ce sont les empires russes et autrichiens qui s'effondrent, ainsi que l'allemand. Hélas, dans le même temps, voici que se créent deux micro-empires : le tchèque, qui domine la Slovaquie et des morceaux de Pologne, d'Allemagne, d'Ukraine et de Hongrie ; le Serbe, qui asservit une partie de la Bulgarie, de l'Albanie et de la Hongrie, le Monténégro, la Croatie et la Slovénie ; le Géorgien, qui controle l'Ossétie du sud et l'Abkhazie.
Saluons tout de même l'arrivée au rang d'Etat-nation de la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, l'Estonie, l'Ukraine, la Pologne, l'Allemagne, la Hongrie, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan [doute pour cette nation-là : en est-elle une ou n'est-elle qu'une fraction de la Turquie ? Leurs langues sont quasi-semblables) et l'Albanie.


GEOPOLITIQUE_EUROPE_1945
1945 marque d'une certaine manière un recul dans la lutte des nationalismes contre les impérialismes. Certes, au rang des bonnes nouvelles, il y a l'Irlande, indépendante et dotée d'un gouvernement unique pour la première fois depuis des temps immémoriaux (mais toujours pas unifiée).
Mais d'un autre côté, que de désastres : l'Allemagne : mutilée de sa partie est (Etat-fantoche aux mains des Russes). La Finlande : mutilée. Les Etats baltes : asservis. La Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie : une indépendance toute de jure, mais pieds et poings liés à l'empire russe.


GEOPOLITIQUE_EUROPE_2011
Le second printemps des peuple se produit entre 1990 et 1993. Tour à tour, l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, l'Ukraine, la Slovénie, la Slovaquie, la Tchéquie, la Croatie, la Serbie, le Monténégro, la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan (celui-ci toujours avec la réserve soulignée plus haut) accèdent à l'indépendance de facto et de jure. Ils seront rejoint quelques années plus tard par l'Ossétie, l'Abkhazie et le Monténégro.
Le Kosovo, l'Autriche, la Macédoine, la Moldavie, Chypre et la Biélorussie forment des cas à part : ces Etats ne sont pas vraiment des Etat-nations, mais des morceaux détachés de leur nation. Le Kosovo est albanais, la Macédoine est bulgare, la Biélorussie est russe, l'Autriche est allemande et Chypre est grecque.
Nous trouvons aussi 5 Etats multiethniques : l'Ukraine (nord-ouest ukrainien, sud-est russe), la Bosnie (croate et serbe), la Belgique (française et néerlandaise), la Suisse (italienne, allemande et française) et le Kazakhstan (russe et kazakh).
Enfin, il reste encore des débris d'empire : l'Angleterre contrôle toujours le nord de l'Irlande, le pays de Galles et l'Écosse ; La Turquie, le nord de Chypre ; et la Russie l'est de la Finlande, le Tatarstan, la Tchétchénie, la Kalmoukie, le Daghestan, l'Ossétie du nord, la république des Komis, la Tchouvachie, la république des Maris, la Mordovie, l'Ourdmourtie, la Bachkirie (pas de jeux de mots, svp !), l'Ingouchie, la Kabardino-Balkarie, l'Adyguée, la Karatchaïevo-Adyguée. Je ne parle ici que de la Russie d'Europe. Certaines de ces républiques russes comportent des peuples singuliers, d'autres sont simplement des Turcs (mais un bon nombre diffèrent par la religion ou l'alphabet), d'autres enfin mélangent plusieurs peuples caucasiens ou les divisent entre deux républiques.
Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que, dans ce survol au travers des siècles, nous voyons le rouge national s'étendre et le bleu impérial se rétrécir. Et ce phénomène ne se limite pas à l'Europe. 
Alors, pour éviter des guerres inutiles (au sens ou si ce sont les impériaux qui l'emportent, une autre guerre suivra), pourquoi donc ne pas utiliser l'arme innofensive du référendum à échelle locale pour décider des frontières ? Rien ne fut plus absurde que ce dogme imbécile de l'intangibilité des frontières, comme si on pouvait mettre l'Histoire au congélateur pour l'éternité !
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