La France étant un véritable pays du tiers-monde concernant l'histoire électorale et l'histoire des partis politiques (songez qu'au Canada, vous avez des cartes très détaillées et des résultats en pourcentage depuis les élections de 1867 alors que la France, via son ministère de l'intérieur, est infoutue de donner des résultats par parti au niveau national), il n'est pas très étonnant que ce soit pour la première fois en mars 2010 que vous puissiez obtenir les résultats en pourcentage et en cartes des partis politiques lors des législatives de 1902. Et c'est sur Lingane que ce scoop a lieu.

Pourquoi 1902 ? D'une part parce que c'est une date importante dans l'histoire des partis et de leur évolution. La loi de 1901 a permis de créer, à l'instar d'autres pays, de vraies organisations s'apparentant aux partis actuels. De plus, les suites de l'affaire Dreyfus vont voir triompher la gauche, électoralement et le libéralisme idéologiquement puisque c'est vraiment en 1902 qu'on commencera à parler de clivage droite-gauche.

D'autre part, parce que c'est la seule élection législative sur laquelle j'ai réussi à trouver les résultats complets, circonscription par circonscription.


Avant de passer aux résultats, un petit détour de présentation des forces en présence. Toutes se caractérisent par leur caractère "ministériel" ou "antiministériel". Il s'agit du soutien ou non au gouvernement de "défense républicaine" de Waldeck-Rousseau, mis en place suite à l'affaire Dreyfus. L'enjeu n'est bien évidemment pas le caractère judiciaire de l'affaire (l'innoncence ou non du capitaine) mais la sauvegarde ou non de la république parlementariste.


À l'extrême-gauche, nous avons le Parti Socialiste de France (PSdF), d'obédience marxiste, dirigé par Jules Guesde. Considérant l'affaire Dreyfus comme une affaire "entre bourgeois", il est antiministériel.

Plus modéré, il y a le Parti Socialiste Français (PSF) de Jean Jaurès, qui estime que le mouvement socialiste doit cesser de tergiverser et que sa vraie place est avec la gauche (ce mot désignait jusque là les libéraux et les républicains). Dès lors, le destin de la future SFIO est scellé. Comme l'expliquera Michéa, plus il se voudra "de gauche", moins il sera populaire et socialiste...
Le PSF est, bien sûr, ministériel.

Ensuite, nous avons un léger problème, avec le Parti Républicain Radical et Radical-Socialiste. En effet, dans bon nombre de circonscriptions on retrouve un candidat radical et un candidat radical-socialiste, comme s'il s'agissait de deux partis différents. C'est pourquoi leurs scores ne peuvent être additionnés. Les radicaux sont plus sensibles aux thématiques anticléricales, les radicaux-socialistes à la défense des "petits". On retrouve de telles divergences de nos jours avec les socialistes sensibles aux thèmes du métissage et ceux qui sont plus sensibles aux thèmes sociaux-économiques (bon, ok, on entend pas trop ces derniers).
Le parti radical est l'organe politique de la Franc-Maçonnerie et les années 1900 seront son âge d'or puisque tout son programme sera appliqué (république, parlementarisme, laïcité férocément anticatholique). Dès lors, sa raison d'être deviendra sans objet et il ne cessera de décliner (cette vieille carne n'est toutefois toujours pas morte, on ne connait pas les raisons -suspectes- de cet acharnement thérapeutique...).

À "droite" du parti républicain radical se trouvait traditionnellement le parti républicain modéré. Mais ce dernier s'est divisé au moment de l'affaire Dreyfus. D'un côté, une fraction plus libérale, plus libre-échangiste, plus financière et plus anticléricale (bref, la tendance Jules Ferry) s'est décidée pour l'alliance sans complexe avec leurs vieux compères/ennemis radicaux, c'est ce qui a donné l'Alliance Républicaine Démocratique, le parti de Waldeck-Rousseau, qui prit le pouvoir en 1898.
De l'autre côté, derrière Jules Méline, on trouve la fraction paysanne, industrielle, protectionniste, très indifférente aux questions religieuses et donc peu sensible à la mythologie anticléricale. Cette tendance est républicaine sans la mystique. C'est la république du fait accompli (et bien plus chez les électeurs que chez les cadres). Bref, la république des républicains qui eurent été royalistes sous Louis XIV, bonapartistes sous Napoléon Ier, romains sous l'Empire... Cette tendance, très "de droite" d'esprit, donnera naissance à la Fédération Républicaine (un an après les législatives de 1902, lors de ces dernières, on parlait plutot de républicains progressistes ou de républicains antiministériels.

À "droite" (mais en fait plutôt à "l'extrême-centre"), on retrouve un multitude de sensibilités que nous avons regroupés sous l'étiquette nationaliste, celle que prirent la plupart des candidats lors de l'élection, mais pas tous. Il y avait aussi des plebiscitaires, des bonapartistes, des socialistes-nationaux et des radicaux antiministériels. Peu sensibles au clivage clérical/anticlérical, les nationalistes luttaient avant tout contre le parlementarisme et pour une république autoritaire avec un renforcement du pouvoir présidentiel.

Enfin, ce qui reste de la droite du XIXe siècle, ayant abjuré son royalisme, n'osant même pas utiliser l'étiquette "catholique", préférant le terme, un peu lose attitude de "conservateur", on trouve l'Action Libérale Populaire, qui, contrairement à ce qu'indique son appellation, était plus social-paternaliste que économiquement libérale. Sa priorité était la défense des libertés (thème partagé avec la Fédération Républicaine), de la patrie (thème partagé avec les nationalistes) et d'une certaine justice sociale (thème partagé avec les radicaux-socialistes, les socialistes de gauche et les socialistes guesdistes).

Et puis, tout de même, il restait une poignée de candidats osant encore se présenter sous la franche étiquette de royalistes.



Voici donc les résultats du premier tour :

    FR 19,40
    PRR 17,12
    ALP 16,00
    PN 13,02
    ARD 12,78
    PRS 10,12
    PSF 7,87
    PSdF 2,49
    royalistes 0,5
    divers 0,7



Comme on peut le constater, les partis ministériels n'obtenaient pas la majorité (47,89 %). Il semble donc que leur victoire au second tour soit due en partie au renfort des socialistes marxistes de Jules Guesde (avec le PSdF, le score ministériel arrive à 50,38 %).

Si on classe les partis par grande famille, on obtient

  • 32,18 % pour l'ancien parti républicain modéré
  • 27,24 % pour toutes les tendances du parti républicain radical
  • 29,52 % pour toutes les tendances de droite (royalistes, nationalistes, conservateurs)
  • 10,36 % pour toutes les tendances socialistes

Voici les cartes, pour simplifier la lecture, nous avons donné le même code couleur à chaque parti (vert foncé : grand bastion, vert clair : petit bastion, rose pâle :  zone faible, rouge : terre de mission, gris : aucun candidat)

PROGRESSISTES

PARTI_RADICAL_1902

FRANCE_REACTIONNAIRE_1902

(vu le nombre important de départements sans candidats ALP ou nationalistes, nous avons été obligé de regrouper les différentes tendances)



partis_socialistes_1902


BASTIONS_RELATIFS_DES_PARTIS
(rouge : socialistes , bleu ciel : ARD , bleu : progressistes , orange : radicaux-socialistes , jaune : radicaux, vert : nationalistes, doré/cadadoi : conservateur/catholiques)


DROITE_NATIONALISTE_ou_DROITE_CONSERVATRICE_1902
(les nationalistes en vert)

BLOC_DES_GAUCHES_TTC
(ici, contrairement aux autres cartes, j'ai repris le code culturel et placé les bastions du bloc des gauches en rouge et ses zones de faiblesse en vert)

ancien_parti_opportuniste_1902

RADICAUX_ET_RADSOC_1902

MODERES_ET_EXTREMISTES_1902

(modérés : radicaux, rad-soc, ARD, progressistes ; extrémistes : nationalistes, conservateurs, socialistes)

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