Encore des cartes sur un problème dont le grand public n'a commencé à être informé qu'en 2007-2008 (lorsque le baril monta à 140$), mais dont le petit public (dont votre serviteur) était déjà au courant depuis 2004-2005. Je veux bien sûr parler du pic pétrolier.

À ce sujet, vous ne pouvez pas, si vous vous intéressez au sujet, ne pas lire immédiatement le livre-clé de James Howard Kunstler, dans lequel tout ce qui s'est passé depuis 2004 (année de parution du livre) était expliqué et prévu (faillite de Fannie Mae, ondulations extrêmes du prix du baril, crise du surrendettement, etc.)

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Bref, à l'aide des données de l'US Energy Information Administration, j'ai réalisé, comme pour le PIB, une carte représentant l'évolution relative de la part de chaque nation dans la production mondiale de pétrole. Pour chaque année décennale, j'ai également réalisé une carte représentant la part de chaque nation dans la production mondiale.

 

Voici donc la situation en l'an 1970 :(cliquez sur les cartes pour agrandir)

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Un an avant que l'Empire atteigne son pic, prévu 15 ans plus tôt par Hubbert, les USA sont les rois du pétrole. 21 % de la production mondiale ! Le 2e du classement fait deux fois moins. Une performance relative à la Eddy Merckx ! Et le poulidor est la Russie (j'ai différencié pour la période soviétique, la part de chaque nation actuelle. L'URSS réalisait un score de 15,2 %). On retrouve ensuite l'Iran (8,34%), l'Arabie (8,28%), le Vénézuela (8,08%), la Libye (7,23%) et le Koweït (6,52%).

Évolution 1970-1980

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Les principales évolutions viennent d'Europe (champs de la mer du Nord) et du Mexique (gisement de Cantarell). La production iranienne s'effrondre via l'obscurantiste mise à la part du Shah.

En 1980, la situation à beaucoup évoluée :

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En part de marché, les USA s'écroulent de 7 points, à 14,43, et sont désormais devancés par l'URSS (19,5%) et l'Arabie (16,62%). Les Séoudiens doublent leur part de marché. La Libye, le Vénézuéla et le Koweït perdent entre 4 et 5 points. L'Irak est désormais (sous la sage férule du parti Baas de Saddam Hussein) 4e derrière les trois grands. Entrent dans le club des "3% et + de part de marché : la Chine, le Nigéria et le Mexique.

Évolution 1980-1990

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Situation en 1990 :

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La Russie, même sans les autres républiques soviétiques, est seule en tête, même si elle accuse une baisse de 1,5 points. Il lui a fallu en effet produire à fond pour financer le défi de la course aux armements voulu par Reagan et destiné à ruiner l'URSS. Les USA retrouvent la 2e place, mais perdent encore 2 points (de 14,43 à 12,16%). L'Arabie, face au contre-choc pétrolier, a sagement choisi de réduire drastiquement sa production, perdant 6 points (10,6%). L'Iran a mieux supporté la guerre (qu'il a provoqué) contre l'Irak, remontant de 2,8 à 5,1%. La Chine (4,6%) et le Mexique (4,2%) continuent leur progression. Le Nigéria et la Libye quittent le club des "3% et +", qu'atteignent en revanche l'Angleterre et les Émirats.

 

Évolution 1990-2000

 

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Situation en 2000 :

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Après les USA, l'URSS, la Russie, c'est au tour de l'Arabie de prendre la médaille d'or. Mais avec un score assez faible, sa part de marché remontant seulement de 10,6 à 12,27 %. Manifestement, soit les réserves ne permettent pas plus, soit le prix, historiquement bas, du brut, n'incite pas à ouvrir les vannes. Pour notre part, nous optons pour la seconde solution. Le pic oil n'est pas encore d'actualité pour ce pays.
Médaille d'argent : la Russie, qui s'effondre, avec le reste de son économie, sous les coups de boutoir d'hommes politiques libéraux "russes" et d'oligarques ("russes" aussi...), passant de 13,86 à 9,46%, taux le plus faible depuis des décennies.
Médaille de bronze, les USA, qui déclinent, encore et encore (c'est que le début, d'accord, d'accord). 8,5% ! Quand on songe aux stratosphériques 21 % obtenus trente ans plus tôt, ça laisse rêveur (et encore...il est probable que la part de marché américaine devait être encore bien plus haute en 1960, 1945 ou 1929).

Quatrième, toujours l'Iran (5,4%), sixième, toujours la Chine (4,74%). La Norvège et le Mexique atteignent leurs apogées (4,7 et 4,4%) ; le Vénézuéla retrouve des niveaux inconnus depuis les années 70 (4,6%). Record historique aussi pour l'Angleterre (3,32%). Le Koweït et le Nigéria refranchissent la barre des 3 % (3,33 et 3,2%). L'Irak, malgré un embargo qui aura couté la vie à un million d'êtres humains et mérité (dans un monde de justice) de traîner, juger, condamner et pendre Clinton et Albright pour crimes contre l'humanité, l'Irak, donc, réussit tout de même à progresser de 4 dixièmes, à 3,75%. Enfin, les Émirats restent stables, à 3,46%.

 

Évolution 2000-2010


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Situation en 2010 :

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D'abord une remarque : si l'on compare la carte 2010 à la carte 1970, on constate qu'il y a bien plus de pays produisant au moins 1 % du pétrole mondial. Ce qui signifie que l'exploration pétrolifère de la planète n'a jamais été aussi intense que ces quarante dernières années. Pourtant, le pic des découvertes commence à date (comme l'indique le graphique ci-dessous : )

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Pour ce qui est du classement 2010, la surprise nous vient de Russie. En effet, alors qu'on pensait son pic de production atteint en 1987, voilà que ce chiffre est dépassé chaque année depuis 2006, pour atteindre un nouveau record en 2010 ! Sous le sage gouvernement Poutine (qui, cela dit, mise peut-être un peu trop sur les matières premières et pas assez sur l'industrie), la part de marché russe à presque retrouvé son niveau soviétique, passant de 9,46 à 13,18%.

Deuxième, l'Arabie connait une situation plus inquiétante. En effet, vu les prix très élevés du barril, son intérêt serait de produire plus, ou du moins autant, relativement à la production mondiale. Or ce n'est pas le cas. Si la production brute à bien augmentée (de 38 000 barrils/jours), la part de marché séoudienne a elle baissée, passant de 12,27 à 11,5%. C'est un indice (assez maigre, j'en conviens) que le réservoir du royaume est moins rempli que d'aucun le pensait.

Médaille de bronze, les USA continuent leur petit bonhomme de chemin du déclin. Mais c'est leur plus faible baisse, en points : un seulement (de 8,5 à 7,5 %). Mais une économie qui ne produit que 7,5% de la principale énergie peut-elle continuer longtemps à avoir plus de 20 % du PIB mondial et plus de 40 % du budget militaire mondial ? (La réponse est dans la question !)

Comme chaque début de décennie depuis 1980, l'Iran progresse, lentement mais sûrement. 5,56 % contre 5,4 dix ans plus tôt. Mais un autre pays a dépassé la barre des 5 % : la Chine (5,5% contre 4,75 dix ans plus tôt).

Derrière, aucun pays à 4 % mais une meute à plus de 3 %. Parmi eux, des habitués (Nigéria, Émirats, Irak, Koweït, des déchus (le Mexique, 3,51 %, qui perd 0,9 points) et des nouveaux venus : un, en fait, le Canada et ses gisements albertains (de 2,9 à 3,5%).

Chutent sous la barre des 3% la Norvège et l'Angleterre (qui voient se tarir leur manne de la mer du Nord) et le Vénézuéla (gestion douteuse et cigalesque de Chavez ?).

 

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c'est encore une de tes sales magouilles, la Libye, JR ?!

 

Que conclure de ces cartes ? Tout d'abord que la déconcentration des sources de pétrole, ou plus exactement, la multiplication des pays producteurs, est une excellente nouvelle pour l'avenir, car cela devrait logiquement limiter les risques de guerre en vue de s'accaparer les dernières ressources pétrolières lorsque la chute de la production suivra le pic pétrolier (qui lui, est franchi depuis 6 ans maintenant).

Ensuite, que cet éparpillement est assez symbolique de l'aube du monde multipolaire que nous connaissons, et qui fait suite à l'unipolaire empire américain.

Et enfin, que l'Europe et l'Inde sont dans la mouise s'ils ne trouvent pas très vite 1)des alliés capable de leur fournir l'indispensable pétrole et/ou 2) ne préparent pas l'avenir sans pétrole, qui implique de rigoureux changements de dogmes, pas seulement économiques mais aussi politiques. La relocalisation ne sera bientôt plus un voeux mais une réalité, et entraînera automatiquement un renouveau du nationalisme et une chute des valeurs libérales basées sur la "croissance", "l'obsolescence programmée", ou le corbusiérisme architectural. Les métiers de réparation, ainsi que les objets solides, c'est l'avenir. Et dans cet avenir, les infectes zones pavillonnaires n'auront plus leur place.

Et puis...qui nous dit que ces changements socio-économiques seront compatibles avec la démocratie parlementaire ? Après tout, ce régime est né avec le libéralisme et le mondialisme du cheval-vapeur...il disparaitra peut-être avec lui.

C'est pourquoi je ne cesse de répéter que l'important n'est pas de se plaindre du système actuel, ou de savoir comment le renverser, mais de savoir ce qui le remplacera.

Lysrouge

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